[Colloque international] Jehanne Roul : « Nous retrouverons les 1 000 corps d’Anglais au Vieil-Baugé »

10 Sep 2021

Maître de conférences en histoire médiévale à l’Université Catholique de l’Ouest d’Angers, Jehanne Roul est l’instigatrice et l’organisatrice du colloque international qui se tiendra à Baugé du 23 au 25 septembre. Elle nous en présente ici les grandes lignes et revient sur les fouilles qui devraient débuter prochainement au Vieil-Baugé. Entretien.

Pouvez-vous vous présenter ?

« Je suis maître de conférences en histoire médiévale à l’Université Catholique de l’Ouest (UCO). Enseignant chercheur, j’ai soutenu une thèse sur le poème en l’honneur de Louis le Pieux d’Ernold le Noir, une poésie carolingienne du IXe siècle. Je suis responsable de filière et responsable académique de la licence d’histoire. Je suis aussi membre du CHUS et du LEM, deux laboratoires de recherche de l’UCO et du CNRS ».

Pourquoi le choix de Baugé pour l’organisation de ce colloque ?

« Ce colloque est consacré à la commémoration de la bataille du Vieil-Baugé qui s’est déroulée en mars 1421. C’est une victoire des troupes franco-écossaises du dauphin Charles contre les Anglais, menés par le duc de Clarence, le frère du roi Henri V. C’est la première grande victoire de la France contre les Anglais. Donc 1421-2021, l’idée était donc de commémorer les 600 ans de cette victoire, d’autant plus que cette bataille est bien connue des Baugeois, mais assez peu connue du reste des Français. On connaît davantage la bataille de Crécy, de Poitiers, d’Azincourt mais celle du Vieil-Baugé passe souvent sous silence. L’idée était donc aussi de s’intéresser à la mort des soldats anglais au Vieil-Baugé ».

Quels en seront les points forts de ce colloque international ?

« Si la bataille de 1421 est au cœur du colloque, la réflexion des chercheurs portera aussi sur la relation entre les êtres et leurs restes. C’est d’ailleurs le titre que nous lui avons donné, car l’attention sera portée au devenir des soldats tombés sur le champ de bataille. Ce sont à peu près 1 000 Anglais qui ont trouvé la mort au Vieil-Baugé en ce samedi de Pâques. Et la réflexion embrassera toute l’expérience humaine et ne s’attachera pas seulement au Moyen Âge, mais ira de l’Antiquité jusqu’à la période contemporaine. Nous tenterons donc une approche anthropologique : « De quoi meurt-on ? », « Qu’est-ce qu’on fait de nos morts ? », « Tuer et mourir sur le champ de bataille au Moyen Âge, à l’époque moderne, à l’époque contemporaine »… Il s’agit aussi d’étudier les restes, les restes des êtres, les restes humains, le statut de ces restes ».

Pouvez-vous nous détailler sommairement le programme de ces trois jours ?

« La première journée qui sera vraiment consacrée à la manière de mourir. La manière de mourir sur le champ de bataille, mais aussi la notion d’ensevelir les corps. La deuxième journée sera consacrée aux restes humains autour de cette question : « que fait-on des cadavres ? » Et enfin, le samedi sera dédié aux questions de la fabrique de la mémoire, de la violence de masse et au statut des restes humains. Qu’ils soient dans les musées, dans les fouilles archéologiques ou encore en lien avec la médecine légale ».

Quelle est sa finalité de ce colloque ?

« Une des finalités de ce colloque est bien sûr de comprendre cette bataille du Vieil-Baugé, d’essayer de comprendre comment sont morts les Anglais et qu’est-ce qu’on a fait des corps ? Mais l’autre finalité, c’est de percevoir le devenir des restes humains. Et qu’est-ce qu’on fait de nos morts ? Cette question est au cœur de la réflexion de chacun ».

Pouvez-vous nous présenter les chercheurs qui interviendront lors de ces trois jours ?

« Une trentaine de chercheurs ont accepté de participer à ce colloque international et je les en remercie. C’est une vraie chance pour Baugé-en-Anjou, une vraie chance pour l’Anjou. Nous aurons le privilège d’accueillir Bruno Cabanes, qui viendra des Etats-Unis et les chercheurs anglais et écossais comme Anne Curry, grande spécialiste de la guerre de Cent Ans et Michaël Brown, Écossais qui, lui, se penchera sur les troupes écossaises. Jean-Marc Dreyfus, Pierre-Jérôme Biscarat et d’autres que je ne peux citer ici. Soulignons aussi un nombre important de chercheurs provenant de l’UCO : Anselme Cormier en histoire antique, Anne Rolland sur les guerres de Vendée, Guy Jarousseau, qui travaille sur les Mérovingiens. Nous accueillerons aussi des archéologues, des médecins légistes, Clotilde Rougé-Maillart du CHU d’Angers et Cristina Cattaneo, médecin légiste italienne qui s’occupe des corps des migrants. Et des anthropologues, tel Michel Signoli, grand spécialiste de la peste noire. Nous aurons aussi la chance d’accueillir Stéphane Audoin-Rouzeau qui ouvrira le colloque avec une conférence à la Catho, le mercredi soir. Ce grand historien a été partie prenante du projet. J’ajoute que nous aurons l’honneur d’accueillir à Baugé Anne Prouteau, la présidente des Études camusiennes de France et Antoine Garapon de France Culture. Enfin, nous sommes très heureux que le Père Desbois de l’association Yahad-In Unum ait accepté de venir. Il a travaillé sur la Shoah par balles. Et autre grande personnalité, Rachid Koraïchi, un artiste algérien qui consacre une grande partie de sa vie à s’occuper des morts, à leur offrir des cimetières. Il viendra nous présenter ses jardins ».

Vous avez entamé une démarche pour lancer des fouilles au Vieil-Baugé, pouvez-vous nous en dire plus ?

« A ce sujet, je me suis posé la question : « mais où sont les morts ? » C’est un des aspects essentiels du projet. Il y a bien sûr le colloque mais en parallèle une étude. Cette étude a été menée et proposée à la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) et notamment aux services archéologiques pour pouvoir envisager une prospection. Evidemment, que si la question se pose du devenir des corps des Anglais, la question qui reste en suspens est : « où sont-ils ? » Petit à petit, le dossier s’est étoffé, notamment par les témoignages des habitants du Vieil-Baugé, qui se rappellent avoir vu des ossements qui étaient présents et qui déboulaient au cœur du bourg. En parallèle, j’ai mené une étude sur les sources anglaises et françaises, le dossier a été déposé à la DRAC. L’autorisation a été accordée et avec Mickaël Montaudon, archéologue du Département et Elodie Cabot de l’INRAP, nous avons la chance de pouvoir commencer une prospection aidée par les chercheurs de l’université Gustave Eiffel de Nantes dont Sergio Palma-Lopes. Cette prospection est aussi soutenue par l’entreprise Charrier, premier mécène de notre projet ».

Vous êtes donc convaincue qu’il reste des corps d’Anglais au Vieil-Baugé ?

« Oui, totalement convaincue car nous savons qu’au Moyen Âge, on ne récupérait pas les corps. Seulement ceux de certains grands comme celui du duc de Clarence qui lui a été rapatrié, mais les 1 000 corps anglais n’ont pas pu être récupérés. On sait aussi que pendant la guerre de Cent Ans, les sépultures étaient organisées sur le champ de bataille ou à proximité et que des fosses étaient creusées pour accueillir l’ensemble des soldats morts au champ de bataille. Je tiens d’ailleurs à préciser que lors de ce colloque, nous accueillerons trois membres de la CWGC (Commonwealth War Graves Commission), structure britannique créée lors de la Première Guerre Mondiale pour s’occuper des sépultures de ses soldats tombés en France. Enfin, l’attention portée par tous les participants, la ville de Baugé-en-Anjou, l’Université Catholique de l’Ouest…, témoigne de l’importance aujourd’hui accordée aux restes humains. Donc, oui, dans quelques mois, maximum deux ans, nous retrouverons les corps des 1 000 soldats anglais tombés en ce samedi de Pâques 1421 sur la terre d’Anjou ».

L’entretien de Jehanne Roul en vidéo